L’art de faire les bébés

L’art de faire les bébés

A la dernière page du livre, une photo: celle d’un enfant, qui, basculant de son quatre-pattes, surgit de derrière une porte. L’enfant qui joue à cache-cache. L’enfant, qui viendra quand il voudra. «En fait, c’est mon message essentiel, dit Anne Cabau. L’enfant vient quand il n’est plus attendu de façon trop pressante, quand il n’est plus cet enfant si programmé qu’il en perd la vie. Il arrive quand il est accepté comme une personne, une personne à part entière», renchérit-elle. C’est tout le fil conducteur de son livre «Pour que l’enfant paraisse. Comprendre et combattre la stérilité», (1)

Anne Cabau, Madame le docteur. Un sourire permanent, des yeux pénétrants où plonger dans le bleu-gris, une spontanéité rafraîchissante, une «nature» comme on dit. De la tendresse pour les femmes, pour chacune d’entre elles. Et pas dupe du rôle maternel que beaucoup de ses patientes veulent lui faire jouer. Le docteur Anne Cabau est l’arrière petite fille de Mathieu Dreyfus, le frère du capitaine Alfred Dreyfus: «Une filiation qui fait que je ne mène pas par hasard le combat de la vérité, et que j’appelle un chat un chat».

Elle est gynécologue, et attachée consultante à l’hôpital Antoine-Béclère (Clarmart), dans le service du professeur Papiernik et à l’hôpital Necker (Paris), dans le service du professeur Mauvais-Jarvis. Vingt ans qu’elle s’occupe des couples stériles. «Vingt ans que j’y passe beaucoup de temps. A écouter les femmes surtout, les hommes viennent encore peu aux consultations». Elle en a fait un ouvrage à la fois ardu et romancé, un superbe livre d’amour de la science au service des couples, un gros «Que sais-je?» de la stérilité plein d’humanisme, où les bandes dessinées de Claire Bretecher «disent de façon géniale des choses de la reproduction», selon les termes de Anna Cabau. Et puis, il y a ce «je» et ce «vous», employés dans ce livre comme dans le secret du cabinet médical et qui font de la lecture un tête-à-tête, un dialogue intime où l’on est absorbé, que l’on ait 18 ans, 40 ans, 60 ans ou plus.

Elle y fait le point des connaissances sur la reproduction, sur les causes des infertilités féminines, mais aussi des infertilités masculines, sur les divers examens exploratoires, sur les traitements chez la femme ou l’homme et les méthodes de procréation médicalement assistées. Sans que jamais soit évacuée la situation psychologique très particulière où se trouve plongé le couple stérile. Egalement est rappelé combien «les spécialistes sont soumis à rude épreuve: leurs patientes attendent d’eux une guérison rapide, comme s’ils pouvaient, d’un coup de baguette magique, lever le mauvais sort qui s’est abattu sur elles». Anne Cabau met en garde: «nous ne sommes pas des magiciens».

Ainsi raconte-t-elle les déceptions de nombre de femmes quand l’enfant ne parait pas. Telle jeune avocate – études, métier, mariage réussis- arrête la pilule mais ne voit rien venir pour le mois d’août, date à laquelle elle avait programmé son accouchement. Du coup, énervement, panique: et perturbation du cycle, puis entrée dans l’engrenage de la médicalisation, puisque la nature n’a pas été capable de satisfaire ses exigences irréalistes. Telle infirmière – métro, boulot, dodo, surmenage- se croit stérile, sa courbe d’ovulation est troublée: arrive une vraie période de vacances et s’entame alors une grossesse. «C’est vrai, dit le Dr Cabau, pour nombre de femmes stressées par leur métier: combien d’institutrices «tombent» enceintes lors du pont du mois de mai ou les grandes vacances». Par ailleurs bien souvent des femmes sont «maigres» et pratiquent une «maîtrise de leur corps intense, jogging ou vélo». Résultat: un état hormonal déficient. Ce qui pousse Anna Cabau à «lancer un cri d’alarme sur le poids des femmes». Changent-elles leur mode de vie, les règles se régularisent et elles deviennent rapidement enceintes.

Quant aux nombreux traitements de la stérilité disponibles, ils sont décrits avec leur taux de réussite et dans le contexte où ils peuvent être envisagés: les causes de stérilité, l’âge des patients, l’intensité de leur désir d’être parents, la durée des traitements, et les contraintes de techniques de plus en plus sophistiquée et lourdes. La fécondation in vitro a vu ses indications s’élargir à presque toutes les formes de stérilité, y compris les stérilités masculines. Avec le GIFT (Gamete Intra Fallopian Transfer), qui est une méthode de contact direct dans la trompe des ovocytes et des spermatozoïdes, c’est un nouveau cadeau offert aux femmes, qui laisse s’accomplir une fécondation naturelle. Bref, il ne reste pas beaucoup de femmes qui ne puissent être aidées. Et même une femme sans ovaires peut aujourd’hui mettre au monde grâce au don d’ovocyte. Un geste féminin équivalent au don de sperme, mais qui cependant entraîne une ponction dans les ovaires, acte agressif.

Dans son cabinet médical, comme dans ses consultations à l’hôpital Beclère ou Necker, Anne Cabau rencontre nombre de femmes au long parcours de combattantes et qui s’en justifient par un «je m’en voudrai si je n’ai pas tout fait». «Il y a trop de pressions, dit le Dr Cabau, celles des medias triomphalistes sur la procréation médicalement assistée, celles du corps médical lui-même, qui se sert de la quête d’enfant pour explorer ses techniques. Quand je leur dis: «vous n’en avez pas marre?», c’est comme une autorisation médicale d’arrêter, elles sont soulagées. Une permission de ne pas faire d’enfant… et nous parlons de l’adoption». Son livre «Pour que l’enfant paraisse» finit sur l’adoption…

Cécile Ré